La lettre au CE

#68 •  mar-avr 2018

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Financement des grandes entreprises : une contribution très marginale des actionnaires

Tibor Sarcey
Expert auprès des CE et CSE
18 janvier 2019 zoom dézoom imprimer envoyer partager

Dans le débat opposant le « coût » du travail au coût du capital, mené dans nombre de réunions de CE, un argument souvent invoqué par les membres de la direction est la nécessité de rémunérer les actionnaires, en contrepartie des financements qu’ils apportent aux entreprises. L’idée sous-jacente est que le marché des actions représenterait un lieu privilégié de financement de l’économie : les actionnaires (détenteurs de fonds financiers) apportent du capital aux entreprises (demandeurs de fonds) en achetant les nouvelles actions que ces dernières émettent.

Dès lors, comment s’opposer à la rémunération des actionnaires alors même que ce sont ces derniers qui permettent aux entreprises de se financer et de se développer ? Cet argument ne résiste cependant pas à l’épreuve des faits. En effet, les directions passent bien souvent sous silence ce qu’il en coûte réellement à l’entreprise de se « financer » sur le marché des actions. Si le coût le plus connu est le versement de dividendes (part des bénéfices attribuée aux actionnaires), un autre, de plus en plus prégnant, est le rachat par les entreprises de leurs propres actions. En diminuant ainsi le nombre d’actions en circulation, ces rachats permettent notamment d’accroître le dividende par action aux actionnaires et de soutenir le cours de bourse.

Au niveau macro-économique, les émissions de nouvelles actions des entreprises sont ainsi de plus en plus compensées par des rachats d’anciennes actions. C’est donc le solde entre les capitaux apportés par les actionnaires d’une part (lors d’émissions de nouvelles actions) et les capitaux reversés par les entreprises aux actionnaires d’autre part (lors des rachats d’actions) qu’il convient d’analyser afin d’apprécier réellement la contribution du marché d’action et des grands actionnaires au financement des entreprises.

D’après une note (1) publiée début 2018 par Patrick Artus (Natixis) et Laurence Boone (Axa-IM) pour le compte du conseil scientifique de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF), ce solde (les émissions nettes d’actions) représente moins de 9% des investissements réalisés par les entreprises privées sur la période 2002-2017. Ce qui est très peu ! Autrement dit, plus de 90% des investissements réalisés dans le secteur privé en France en 2017 se font sans la contribution des actionnaires. Ces investissements sont financés pour l’essentiel par les ressources propres dégagées par l’entreprise (capacité d’autofinancement) et par crédit bancaire, et dans une moindre mesure par le recourt à de l’endettement obligataire. Notons par ailleurs que ces 9% d’investissement réalisés par l’émission nette de nouvelles actions ouvrent des droits intemporels à dividendes, qui continueront à rémunérer les actionnaires bien après la fin de vie des investissements en question.

D’après cette même note, aux Etats-Unis la contribution des actionnaires au financement des entreprises est même négative sur la période 1990-2017 : en d’autres termes, les entreprises américaines financent les actionnaires, et non l’inverse. Et c’est sans compter les dividendes versés sur la même période. Alors si même l’AMF le dit…

Tibor Sarcey

(1) Travaux présentés lors de la séance du Conseil scientifique de l’AMF du 5 décembre 2017 portant sur le rôle des marchés dans le financement de l’économie

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