La lettre au CE

#66 •  juil-aoû 2017

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Philippe Légé

« Le niveau des salaires n’est pas un frein à l’emploi en France »

Philippe Légé
Maître de Conférences en Économie à l’Université de Picardie, membre du CRIISEA (Centre de Recherche sur les Institutions, l'Industrie et les Systèmes Économiques d'Amiens)
29 janvier 2015 zoom dézoom imprimer envoyer partager

Les salaires ont-ils trop progressé ces dernières années ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord fixer une norme, un critère : par rapport à quoi auraient-ils « trop progressé » ? Ce n’est pas aux économistes mais aux citoyens de décider si tel ou tel salaire est indécent et s’il convient de fixer une rémunération maximale. En revanche, sur un plan macroéconomique, on peut caractériser l’évolution de l’ensemble des salaires en la comparant à celle de la productivité du travail.

Le coût salarial unitaire est le rapport du salaire moyen et de la productivité moyenne du travail. Il faut toutefois ajuster ce ratio pour tenir compte de l’emploi non salarié, qui représentait environ 9,5 % de l’emploi total en 2012. Il faut surtout calculer le coût salarial unitaire réel, pour tenir compte de l’inflation. En définitive, on rapporte ainsi le pouvoir d’achat des travailleurs à leur productivité. Exprimé en termes réels, le coût salarial unitaire n’est alors rien d’autre que la part des salaires dans le PIB. Les données de l’INSEE montrent que la part des salaires chute considérablement dans les années 1980. Elle demeure plutôt stable entre 1989 et 2008. Ensuite, comme à chaque crise, la part des salaires augmente.

Pourquoi constate-t-on cette évolution ?

Durant la récession, le PIB chute plus vite que la masse salariale parce qu’il existe des règles et des institutions permettant de ralentir les licenciements et d’empêcher la baisse des salaires. Doit-on s’en plaindre ? Certainement pas : grâce à ces règles et ces institutions, non seulement la crise n’a pu se transformer spontanément en déflation comme dans les années 1930, mais la récession fut moins prononcée en France que dans les autres grands pays européens. Comme le rappellent les chercheurs de l’OFCE, le rebond de l’économie française, survenu entre le 2e trimestre 2009 et le 1er trimestre 2011, fut important1. Seule l’Allemagne connut une croissance plus vigoureuse. De 2008 au début de l’année 2011, l’économie française a donc mieux résisté que la plupart des pays européens. Les politiques d’austérité budgétaires risquent malheureusement de provoquer une déflation, comme le reconnaissent le FMI, la BCE et même le gouvernement. L’austérité salariale ne ferait qu’accroître le risque d’un effondrement de la demande solvable.

On entend pourtant dire qu’il faudrait une modération salariale parce que l’industrie française n’est pas assez profitable. Est-ce exact ?

Le constat précèdent est juste au niveau de l’ensemble de l’économie française mais force est de constater que le secteur industriel est dans une situation particulière. Le taux de marge y baisse depuis plus d’une décennie et il est devenu très inférieur à celui de l’ensemble des entreprises non financières. Mais ce phénomène ne résulte pas de l’évolution du coût salarial unitaire réel. L’explication de la relative faiblesse du taux de profit industriel français provient en fait de la baisse des prix des biens industriels. Comme l’explique Michel Husson, de l’IRES, « depuis 20 ans, le prix de la valeur ajoutée dans l’industrie baisse relativement à l’indice général des prix, et baisse même en niveau absolu. C’est cette évolution défavorable de ses prix relatifs qui explique pour l’essentiel la baisse du taux de marge dans l’industrie. Son évolution aurait été très proche de celle du taux de marge calculé sur l’ensemble de l’économie si cet effet de prix relatifs avait été neutralisé »2.

Cette évolution défavorable des prix industriels s’explique elle-même par la faible compétitivité hors-prix (innovation, qualité, etc.) de l’industrie française qui l’oblige à subir les évolutions du prix mondial. Les salaires ne sont donc pas en cause. La faiblesse des dépenses de recherche et l’absence de politique industrielle sont les principaux facteurs du décrochage du taux de marge de l’industrie française.

Le niveau des salaires des Français et en particulier du Smic est-il un frein à l’emploi ?

En parité de pouvoir d’achat, le salaire minimum français n’est pas exceptionnellement élevé par rapport à celui des autres pays riches. En 2013, selon l’OCDE, le Smic était par exemple inférieur aux salaires minimaux de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas ou de l’Australie. Au Royaume-Uni, où 5,24 millions de travailleurs perçoivent moins que le « salaire décent » (living wage), le salaire minimum a augmenté de 3 % en octobre et devrait encore être revalorisé en 2015. En Allemagne, la paupérisation d’un très grand nombre de salariés a conduit à l’adoption d’un salaire minimum national. Il est entré en vigueur le 1er janvier 2015. En outre, l’amélioration de la compétitivité est un argument fallacieux : en France, 5 salariés au Smic sur 6 travaillent dans un secteur qui n’est pas exposé à la concurrence internationale : restauration, hôtellerie, distribution, etc.

Monsieur Gattaz plaide en faveur d’une modération salariale « tout simplement parce que depuis une douzaine d’années nous avons augmenté les salaires au-delà de la productivité et au-delà de l’inflation ». C’est une assertion exacte en ce qui concerne les hauts salaires. Mais il en va tout autrement en bas de l’échelle. Pour l’employeur, le coût réel du salaire minimum (incluant toutes les cotisations sociales) a progressé bien moins vite que la productivité du travail, si bien que le ratio entre ce coût et la productivité n’a jamais été aussi bas depuis 60 ans. Comme le rappelle une pertinente étude de l’IRES, une des raisons est le développement des exoné­rations de cotisations sociales employeurs : entre 1993 et 2011, la productivité horaire a augmenté de près de 30 % tandis que le coût réel du salaire minimum augmentait près de 3 fois moins vite (+ 10,2 %). Ces exonérations bénéficient beaucoup à des secteurs (BTP, distribution, restauration) qui maintiennent des profits élevés…

Les politiques d’exonérations de cotisations sociales et de crédits d’impôts peuvent-elles réellement avoir un impact positif sur l’emploi ?

Depuis 1993, les gouvernements successifs ont empilé les mesures d’allègements de cotisations sociales. En 2010, elles atteignaient 22 milliards d’euros. Or, les évaluations des effets de ces dispositifs sont très divergentes et leur méthodologie est contestable. Même en faisant abstraction des insuffisances de ces études, et de la mésestimation des effets pervers des exonérations de cotisations, le résultat n’est pas brillant : « on peut estimer le coût annuel pour les finances publiques de chacun de ces emplois à près de 75 000 euros, un coût exorbitant pour des emplois souvent à bas salaire, de qualité incertaine »3.

Le gouvernement actuel poursuit cependant dans cette direction. Avec la fusion en 2015 du CICE (qui est un crédit d’impôt) et du Pacte de Responsabilité (qui supprimera les cotisations de la branche famille), et en tenant compte des nouvelles réductions d’impôts accordées aux entreprises, les entreprises françaises gagneront plus de 40 milliards d’euros. C’est une somme extrêmement élevée, qui représente environ 60 % de la recette annuelle de l’impôt sur le revenu. Pour autant, l’effet sur l’emploi risque d’être très faible. Les entreprises ne créent des emplois que lorsqu’elles anticipent une demande suffisante. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

1 Éric Heyer, Marion Cochard, Bruno Ducoudré et Hervé Péléraux, « France : ajustements graduels, Perspectives 2014-2015 pour l’économie française », Revue de l’OFCE / Analyses et prévisions n°135 (2014), p. 90.
2 Michel Husson, « Taux de marge et compétitivité », La Lettre de l’IRES, n°98, 1er trimestre 2014.
3 Anne Eydoux, Antoine Math et Henri Sterdyniak, « Un pacte irresponsable », Note des Economistes Atterrés, mars 2014, p. 13.

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