La lettre au CE

#66 •  juil-aoû 2017

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Lexique financier

Le bilan n’est plus ce qu’il était.

16 février 2015 zoom dézoom imprimer envoyer partager

Comment comprendre ce que représente le bilan d’une entreprise et pourquoi sa structure initiale logique a été fortement transformée par la financiarisation qui touche le monde des entreprises ?

S’il est bien un terme que tout le monde connaît dans la vie économique d’une entreprise, c’est celui de bilan. Cette notion est souvent au demeurant employée à tort pour exprimer la notion de « résultat de l’entreprise ». Revenons sur la définition précise du bilan avant d’analyser pourquoi il est profondément bousculé par les nouvelles formes de relations financières en jeu dans les entreprises aujourd’hui.

Le bilan est l’un des documents financiers obligatoirement établi par toute entreprise en fin d’exercice. Il constitue un des éléments de la liasse fiscale, avec le compte de résultat et les annexes. Si le compte de résultat retrace la formation d’un flux de profit (ou de pertes) sur la durée de l’exercice, le bilan n’a pas du tout la même finalité ni la même temporalité. Il donne une vision au jour précis de la clôture, de ce que possède l’entreprise et de ce qu’elle doit. C’est une vision à un instant t, alors que le compte de résultat cumule les éléments contribuant à la formation du résultat sur les 365 jours de durée de l’exercice.

Le bilan est donc patrimonial. Par convention, il est classé en deux parties classiquement mises en regard, l’actif et le passif.

L’actif représente ce que possède l’entreprise, le passif, ce qu’elle doit. Actif et passif sont toujours égaux, ce qui surprend en général le profane. Le raisonnement qui sous-tend cette égalité obligatoire, est que tout ce que l’on possède à une origine de financement (donc est une forme de dette) et que toute dette trouve nécessairement son emploi dans la possession de quelque chose.

1. La vision conventionnelle du bilan

La représentation graphique conventionnelle d’un bilan se fait de la manière suivante :

Le positionnement des différents postes du bilan, que ce soit à l’actif ou au passif, se fait dans un ordre conventionnel qui a une logique.

  • On place vers le haut les éléments les plus durables, que ce soit d’un côté les immobilisations qui représentent les installations nécessaires à l’entreprise, ou de l’autre les capitaux propres représentant les sommes durablement investies.
  • Plus on descend dans le classement, plus les éléments sont « liquides » et susceptibles de varier considérablement d’un jour à l’autre, en se rappelant que ce qui est représenté, c’est la vision au jour donné de la clôture.

Cette présentation statique du bilan représente une vision classique qui en elle-même appelle déjà quelques questionnements et commentaires.

Pourquoi a-t-on choisi de classer les capitaux propres au passif, dans un ensemble qui regroupe les dettes de l’entreprise ? Les capitaux propres ne sont-ils pas des éléments stables au sein de l’entreprise ?

Ils sont a priori assez stables sauf changement de capital social ou prélèvement important ou exceptionnel de dividendes. Cependant, l’orthodoxie financière considère que les capitaux apportés par les actionnaires, sont des sommes mises à disposition de l’entreprise pour son activité, que ces capitaux doivent être rémunérés par des dividendes et que donc, d’une certaine manière, il ne s’agit pas d’une propriété réelle de l’entreprise mais d’une forme de dette auprès de personnes physiques ou morales.

Le niveau de trésorerie a-t-il un réel sens ?

Dans la mesure où l’on fait figurer à l’actif le niveau de trésorerie au jour de la clôture, le sens de ce chiffre est très relatif. La veille, cela a pu être très différent, le lendemain tout autant. C’est la raison pour laquelle on analyse davantage des positions de trésorerie mensuelles pour examiner les cycles et la vraie situation de trésorerie de l’entreprise.

2. Comment et pourquoi les configurations de bilan sont de moins en moins conventionnelles

À partir de la structure classique, la vie des entreprises et leur inclusion fréquente dans des périmètres de groupe font que les bilans des entreprises présentent de moins en moins des équilibres classiques. Beaucoup de postes du bilan sont affectés par ces nouvelles politiques financières ce qui rend l’analyse bilantielle de plus en plus délicate.

Examinons les techniques les plus employées.

La réduction maximale des capitaux propres

Le capital social d’une entreprise est de moins en moins représentatif de sa taille, surtout au sein d’un groupe. En effet, il y a une certaine rigidité du capital social constitué de même que pour sa modification. Les groupes préfèrent donc le capital social minimum pour la crédibilité et le financement d’une filiale par le bas de bilan, via le compte courant Groupe. Ceci conduit à quasiment casser ou fortement réduire l’orthodoxie qui voudrait que l’on finance des investissements (durables) par des capitaux stables. Tous les groupes préfèrent la liquidité maximale des sociétés de manière à permettre la circulation du financement la plus rapide, pour allouer les ressources nécessaires à l’endroit où il le faut, au moment où il le faut.

L’effet induit sur la trésorerie

En contrepartie de cette allocation de ressources rapide, les sociétés liées abandonnent leur trésorerie propre pour qu’elle soit gérée centralement par une société pivot qui assure le « cash pooling ». Ceci nuance encore plus la remarque faite sur l’analyse de la trésorerie ci-dessus.

L’effet induit sur la dette

La société pivot de cash pooling est bien souvent devenue la société qui assure et porte l’essentiel de la dette bancaire court terme notamment. En massifiant la relation bancaire elle obtient de meilleures conditions. D’où bien souvent l’absence de lisibilité des outils financiers court terme dans le bilan d’une société donnée.

De la même manière, les emprunts à long terme ne sont plus nécessairement portés par les sociétés opérationnelles mais par des holdings de tête ou des holdings intermédiaires. Ce poste peut devenir illisible au niveau d’une société prise isolément.

Les techniques d’optimisation de bilan

Il est possible de travailler sur les postes de l’actif pour présenter des situations de bilan où le minimum d’immobilisations est mis en œuvre ainsi que le minimum de stocks ou de créances clients. Tout ceci représente des postes à financer et leur réduction est donc recherchée. Le leasing au lieu de l’achat de matériel est un moyen de sortir une machine ou une usine entière du bilan. Il ne s’agit plus d’une propriété mais d’une location. Les politiques de « zéro stock », particulièrement en fin d’exercice, visent également à limiter les fonds employés et à donner une présentation de bilan optimale. Le poste clients, outre la mise en œuvre d’une politique de recouvrement active peut être totalement retravaillé par l’affacturage qui est une opération de cession de créances à une société de crédit. Cela génère du cash et vide ce poste.

Les techniques financières de travail sur le bilan ne cessent de se développer et de se complexifier. Presque toutes ont le même objectif principal : limiter les capitaux employés et accélérer la circulation du cash.

Que faut-il en conclure ? Principalement, comme annoncé, que le bilan n’est plus ce qu’il était. Sa vision patrimoniale correspondait à un âge du capitalisme patrimonial. Il rend beaucoup plus difficilement compte de la financiarisation des entreprises quand bien même celles-ci opèrent dans la sphère de l’économie matérielle et productive. La lisibilité des bilans devient complexe, notamment par la part croissante du hors bilan et de risques sous-jacent moins lisibles. Qui a vu venir la crise financière de subprimes déclenchée par quelques sociétés dont pourtant les bilans étaient audités ? Les produits toxiques étaient dans ces bilans ou dans le hors bilan. Encore fallait-il arriver à pouvoir auditer des risques dans des produits répertoriés mais trop complexes pour être analysés. Dans un groupe de société, l’analyse d’un bilan isolé n’a quasiment plus de sens, ce qu’il faut analyser aujourd’hui, ce sont des mises en réseau de bilans et des schémas financiers. Cela est plus complexe et la question de l’accès à une information large ne cesse d’être plus cruciale.

Leasing : opération par laquelle une entreprise loue un outillage, un parc informatique ou même une usine complète au lieu d’en faire l’acquisition directe. Elle ne devient propriétaire qu’au terme du contrat après paiement des loyers.

Affacturage : opération par laquelle on cède des factures non arrivées encore à échéances de paiement auprès d’une société de crédit. Celle-ci verse immédiatement du cash et prend une commission.

Cash pooling : mode de gestion de trésorerie centralisée au sein d’un groupe. Toutes les sociétés versent leur trésorerie au jour le jour à une entité centralisatrice et tirent inversement ce dont elles ont besoin.

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