La lettre au CE

#66 •  juil-aoû 2017

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Lexique financier

Rentabilité et profitabilité

Deux notions financières au cœur des débats

27 janvier 2015 zoom dézoom imprimer envoyer partager

Lorsque les comptes d’une entreprise sont présentés devant le comité d’entreprise, il est courant de voir des échanges relevant de l’incompréhension entre élus et directions sur les performances atteintes. Ceci est encore davantage le cas lorsque se profile une restructuration d’une entreprise ou d’une branche d’activité de celle-ci.

Pour comprendre pourquoi deux discours se télescopent, il faut revenir sur les notions financières techniques qui sont utilisées pour évaluer la performance d’une activité économique. Elles traduisent fort bien des visions et des intérêts divergents.

Qu’est-ce que la profitabilité et comment la mesure-t-on ?

Tout le monde comprend aisément qu’une activité économique développée par une entreprise n’a pas pour vocation de dégager des pertes durables, ce qui conduit en général à consommer de l’argent chaque année. Cela ne peut être qu’un accident de parcours.

Lorsque l’on dit couramment « perte » ou « bénéfice » on se réfère à un indicateur issu de la comptabilité et des documents de gestion, plus précisément de la liasse fiscale : le résultat net.

C’est le résultat final de l’entreprise après impact de la fiscalité. Il figure dans le compte de résultat au feuillet n°2053 de la liasse fiscale (rubrique HN).

Résultat netL’un des premiers indicateurs de profitabilité utilisé est la marge nette. C’est le rapport entre le résultat net et le chiffre d’affaires.

Taux-de-marge-nettePar exemple, une entreprise réalisant un chiffre d’affaires de 12,5 M€ et un résultat net de 400 000 € dégagera une marge nette de 3,2 %.

Comme on le voit dans ce ratio, la profitabilité est toujours le rapport d’un volume de résultat à un volume d’activité. En langage financier, on dit qu’il se forme un flux de résultat sur une période rapporté à un flux d’activité sur la même période. On rapporte entre elles deux informations issues du compte de résultat d’un exercice.

Il existe d’autres indicateurs de profitabilité définissant mieux la profitabilité du cycle d’exploitation en ne prenant pas en compte la structure de financement de l’entreprise, ses aléas exceptionnels rencontrés et l’effet pouvant varier chaque année de la fiscalité.

La marge brute d’exploitation est un indicateur couramment suivi. Elle se constitue en rapportant le résultat brut d’exploitation d’un exercice au chiffre d’affaires ou à la production du même exercice.

Taux-de-marge-brute-exploitation

Qu’est- ce que la rentabilité et en quoi diffère-t-elle de la profitabilité ?

La rentabilité diffère de la profitabilité en ce qu’elle met en rapport un résultat dégagé avec des moyens financiers employés. On rapporte donc un flux de résultat qui se forme à une masse de moyens financiers utilisés par l’entreprise.

Un indicateur de rentabilité utilisé est, par exemple, celui de la rentabilité des capitaux propres. Ce ratio rapporte le résultat net dégagé sur un exercice aux capitaux propres figurant au bilan du même exercice. Au passage, on remarquera que l’on rapporte une information issue du compte de résultat qui retrace la formation du profit au cours d’un exercice à une notion du bilan qui donne une vision à la clôture de l’exercice du patrimoine de l’entreprise.

Taux-de-rentabilite-capitaux-propresBien d’autres indicateurs de rentabilité plus ou moins sophistiqués sont utilisés. L’un des plus employés est le taux de rentabilité économique qui examine la rentabilité du cycle d’activité indépendamment du mode de financement choisi par l’entreprise et ses actionnaires.

Taux-de-rentabilite-economiqueDans ce ratio l’actif économique est la somme de la valeur de tous les moyens de production mis en œuvre auxquels on ajoute le coût des stocks et des décalages de paiement (Besoin en fonds de roulement).

Pourquoi les directions d’entreprises se focalisent-elles sur la rentabilité ?

Répondre à cette question revient à dire tout simplement que le management répercute les attentes d’actionnaires qui leur ont confié des capitaux avec pour objectif de les faire fructifier par une activité économique. Ils attendent donc un niveau de rentabilité défini. Ce niveau peut être placé à un seuil d’exigence qui conduit à des décisions contraires aux intérêts que défendent les représentants du personnel. Il est peu probable que les deux logiques se rencontrent ou que les interlocuteurs se comprennent, car la rentabilité des capitaux n’est pas l’affaire des salariés. La raison en est simple : ce ne sont pas leurs capitaux.

Courant des années 90 est apparu le chiffre magique de 15 % de rentabilité financière qui serait devenu l’attente incontournable des marchés. Ce niveau d’exigence est assez rapidement apparu comme relevant du dogme et au demeurant inatteignable sur une période durable. Sa quête incessante et vaine a conduit de grandes entreprises à des décisions de court terme dommageables.

La rentabilité financière élevée qui est demandée se justifierait disent les investisseurs par le niveau de risque qu’ils prennent. L’entreprise est plus risquée que le Livret A donc il faut un taux d’intérêt plus élevé. Entre 1 % pour le livret A et 15 %, chacun pourra juger. Mais surtout, le recul montre que sur longue durée, le risque réel pris dans les capitaux investis est surévalué dans le discours. On ne perd qu’assez rarement et d’autant moins en fonction de la masse de capitaux investie.

Rentabilité, allocation de capitaux et mobilité des capitaux

Dans la logique de rentabilité croissante des capitaux, jusqu’à l’excès, est intervenu un phénomène relativement récent, celui de l’extrême mobilité des capitaux investis. Nous sommes sortis de l’époque du capitalisme patrimonial, ou un actionnaire, souvent familial, poursuivait une activité avec pour objectif de la développer et sans intention particulière d’aller investir ailleurs.

Ce que disent aujourd’hui les directions d’entreprises, c’est qu’il ne suffit pas d’être profitable pour durer. Il faut être au niveau de rentabilité attendu, sinon les investisseurs partiront ailleurs, vers des entreprises et des secteurs plus attractifs pour eux. D’où la logique de la pseudo « sauvegarde de la compétitivité » qui est parfois une sauvegarde de la rentabilité avant tout et qui amène à restructurer des entreprises profitables, sans déclin ou mutation d’activité. L’effet de la mondialisation des capitaux ne se joue pas que dans le monde de la finance de banque, il a bien une répercussion sur l’économie réelle et sur les politiques menées au sein des entreprises. Pourquoi met-on en œuvre le zéro stock et le juste à temps ? Relisez quelques lignes en arrière ce qu’est l’actif économique. Pas de stock, c’est potentiellement plus de rentabilité économique et des actionnaires plus heureux.

Le débat entre niveau de profitabilité et niveau de rentabilité au sein d’un comité d’entreprise ou de groupe pourrait durer aussi longtemps qu’on le voudrait, les points de vue ne se rencontreront pas, les logiques ne se croiseront pas.